demain la décroissance

Ces derniers jours, on a beaucoup parlé de décroissance, en particulier à la conférence « Beyond Growth 2023 », co-organisée à Bruxelles par plusieurs partis européens (dont les Verts et The Left) sous l’impulsion de Philippe Lamberts.

Beaucoup d’intervenants renommés, scientifiques ou activistes, y ont dit des choses fort intéressantes, reprenant les grandes lignes de leurs travaux : Jason Hickel (Less is More), Timothée Parrique (Ralentir ou Périr), Tim Jackson, Kate Raworth, Joseph Stiglitz, Vandana Shiva, Giorgio Kallis, Aurélien Barrau, Dominique Méda, Gaël Giraud, et bien d’autres…

Quant à la plupart des intervenants « institutionnels », s’ils ont montré une certaine ouverture d’esprit, ils restent cependant en faveur de la croissance, même s’ils la préfèrent verte, décarbonée ou équitable. Sortir de cette mystique semble très compliqué. La présidente de la Commission cite bien Robert Kennedy «GDP measures everything except that which is worthwhile» (discours du 18 mars 1968, à Kansas University), on accepte que la croissance économique n’est pas une fin en soi, on finit même peut-être par accepter qu’un état stable par rapport aux ressources est indispensable, mais le fait que le Nord global doive décroître pour atteindre cet état d’équilibre reste toujours un tabou indépassable.

Enfin et surtout, un public jeune et réactif, passant des standing ovations aux sifflets, et très engagé sur les questions sociales, de décolonisation et de démocratisation (certains ont même évoqué un Woodstock de la décroissance…).

Les séances plénières sont disponibles sur le site de la conférence, et on peut aussi lire de nombreuses réactions sur Twitter #BeyondGrowth2023 – voir en particulier, pour les personnes très très occupées, ce résumé des trois jours en 1 minute et 24 secondes…

Quelques interventions marquantes, et applaudies, parmi beaucoup d’autres :

Sandrine Dixson-Declève (co-president of the Club of Rome) : «It’s not technology we need… We need to change the economic paradigm, and we need political leadership»

Jason Hickel : «What’s more, the constant hunt for capital growth in the EU and other high income economies relies on a constant plunder of goods, and ressources, and labour from the global South.»

Vandana Shiva : «The colonial project must stop. (…) WWF are working on displacing [Indigenous people] with the idea of a colonial conservation.»

Timothée Parrique : «When economic growth goes up, nature goes down. The real question is: which one do you want to save?»

Tim Jackson : «Defining prosperity as accumulation of wealth is a denial of our humanity (…) We need to redefine prosperity»

Anuna De Wever Van Der Heyden : «No degrowth without decolonization (…) We need to take this conversation outside these rooms. We need to ensure that for the hundreds of fossil fuels lobbyists demanding growth, there is thousands of us demanding to look #BeyondGrowth

Plusieurs articles importants se retrouvent également dans « Imagining Europe Beyond Growth », publication commune du European Environmental Bureau, du Think-Tank Oikos et du Green European Journal, disponible en ligne.

L’interview croisée de Philippe Lambrechts et Paolo Gentolino est également disponible en français sur Etopia

Au-delà de cette conférence et des ouvrages déjà mentionnés, je voudrais revenir sur l’excellent article de Timothée Parrique (The Rise in Popularity of Degrowth) pour apporter une petite précision sur son rapide historique de la notion de décroissance :

«Degrowth is no longer a swearword. Twenty years after the emergence of décroissance in France, the concept has travelled far and wide. Born as a strange breed of activist slogan and scholarly jargon, the term has become one of the trendiest themes of contemporary environmental politics.»

Je voudrais ici rappeler le livre de Nicholas Georgescu-Roegen : «demain la décroissance – entropie-écologie-économie», traduit en français par Ivo Rens et Jacques Grinevald, en 1979. Le texte de la deuxième édition est disponible en ligne.

Un retour aux fondamentaux qui déjà à cette époque met clairement en doute les notions de croissance verte, et apporte sur la nécessité de décroître un éclairage thermodynamique qui m’avait passionné (je suis alors à Lausanne, suivant un cours post-grade sur les Pays en voie de développement, dont un des axes est d’ouvrir aux sciences humaines des étudiants ayant eu une formation plus cloisonnée).

Ce livre regroupe la traduction de trois textes, dont le premier «The Entropy Law and the Economic Problem» date de 1970, bien loin des années 2000 évoquées par Timothée Parrique. Les deux autres textes («Energy and Economic Myths» et «The Steady State and Ecological Salvation : A Thermodynamic Analysis») illustrent bien l’apport principal de Nicholas Georgescu-Roegen : ne pas se contenter du premier principe de la thermodynamique (le principe de la conservation : «rien de ne perd, rien ne se crée») mais montrer tout l’intérêt du second principe («tout se dégrade», les notions de désordre et d’irréversibilité, l’entropie) et de son utilisation en économie, afin précisément de mettre en évidence les limites de l’économie classique et la nécessité de la décroissance. D’autres signaux forts apparaissent à cette époque : le rapport du Club de Rome (rapport Meadows sur les limites de la croissance) ou encore la lettre de Sicco Mansholt. Tout ce que nous semblons découvrir aujourd’hui était déjà écrit.

Qu’avons-nous fait depuis 50 ans ? Rien ou si peu. Qu’allons-nous faire dans les prochaines années ? Nous sommes bien partis pour continuer sur la même lancée, nous féliciter de la réduction du taux de croissance de nos émissions de CO2 (pas de leur réduction), continuer à autoriser les pesticides tueurs, vouloir limiter les normes environnementales, subsidier les petits réacteurs nucléaires (qui, dans 20 ans peut-être, apporteraient une réponse bien partielle aux problèmes d’aujourd’hui), et continuer à financer 5 fois plus les énergies fossiles que les énergies renouvelables : Anne-Laure Delatte estime ainsi que «l’Etat distribue plus de 200 milliards par an d’aides aux entreprises, qui vont pour la plupart à des secteurs polluants, alors que le budget vert plafonne à 37 milliards.» (in l’Obs du 11 mai 2023). Que deviendraient ces chiffres si on ajoutait toutes les « aides » indirectes, par exemple le manque à gagner sur la taxation du kérosène aérien ? Si on prenait en compte les investissements des régions et des communes en faveur de l’automobile ?

Et on s’étonne que les jeunes soient plus radicaux dans leur expression ? Qu’ils veulent aller plus vite ? et aussi, pour beaucoup d’entre eux, qu’ils veulent s’attaquer aux fondements d’un système inique plutôt que d’en limiter les conséquences les plus dramatiques ?

Ne vous contentez pas, ne nous contentons pas de protester, de marcher, d’écrire, de parler. Il nous faut trouver dès maintenant des moyens d’actions, dans nos vies et dans les politiques publiques. Et surtout, arrêtons d’être naïfs et de sous-estimer la capacité des systèmes auxquels nous sommes confrontés. Ils ont montré leurs capacités d’adaptation et de récupération, leur puissance, leurs moyens, qui sont aujourd’hui infiniment plus grands que ceux que nous déployons…

Last updated on May 22, 2023

NB: la photo de la Semois illustrant l’article a été prise le 4 novembre 2020, près de la passerelle du moulin de l’Epine

PS: En plus des ouvrages déjà cités, on lira aussi avec intérêt «Les paradoxes de la décroissance» de Gilbert Rist dans «La décroissance pour la suite du monde, Nouveaux cahiers du socialisme, Montréal, 2015» et parmi les Cinquante penseurs «Aux Origines de la Décroissance», j’épinglerais volontiers Günther Anders, Cornelius Castoriadis, André Gorz, Ivan Illich, Robert Jaulin, François Partant, Ernst Friedrich Schumacher et Henry David Thoreau, auxquels il faudrait ajouter Serge Latouche ou encore Maurizio Pallante (“La décroissance heureuse”, Nature & Progrès, 2011).

1 réflexion sur « demain la décroissance »

Répondre à frlabbe Annuler la réponse.