40 n’est pas un nombre d’or !

Les Caryatides, Athènes 2010
Erechtheion, Athènes, 2010

Voici le texte intégral d’un article publié dans Champ Libre en 1984 (il y a presque 40 ans ! – seule la photo a été prise plus tard, et ajoutée ce 31 octobre 2020). Je pourrais toujours le signer aujourd’hui, même s’il y a des choses que je dirais autrement et d’autres un peu simplifiées, ou qui ont vieilli…

Notez que le billet publié le 8 septembre 2016 (Automatisation et emploi) entre clairement en résonance avec cet article.

40 N’EST PAS UN NOMBRE D’OR…

      pas plus du reste que 38, 35, 20 ou 60! Aucun de ces nombres n’est inscrit dans la nature. La durée du travail ne procède pas du droit divin; sans signification absolue, elle n’a de sens que relativement à la demande globale de travail, et non pas à l’offre. En d’autres termes, ce qui détermine la quantité totale de travail à fournir à l’échelle de la société, ce n’est pas (ou plutôt ce ne devrait pas être) le fait qu’un certain nombre de personnes doit travailler un certain nombre d’heures. Le point de départ, ce sont les besoins à satisfaire, pour lesquels un certain travail doit être fourni, de préférence par tous. Il y a quelques dizaines d’années, la durée hebdomadaire moyenne du travail nécessaire pour satisfaire ces besoins était beaucoup plus élevée, jusque soixante heures, et c’est certainement un des acquis incontestables de la technique d’avoir permis de réduire cet esclavage. Cette évolution est manifestement en train de se poursuivre et son rythme s’accélère, rendant les nécessaires changements de mentalité plus difficiles à opérer. La diminution constante du temps de travail est donc tout-à-fait normale…

Travailler pour vivre…

      Si le raisonnement s’appuie sur des principes de base sains, et non corrompus par une certaine science économique, cela devient clair : la durée du travail n’est rien d’autre que la division de la quantité totale de travail à fournir pour satisfaire les besoins de la société par le nombre de personnes en mesure de travailler. Reste bien entendu à définir les besoins de la société , mais c’est un autre débat : nous nous contenterons ici de montrer que ces besoins ne peuvent être illimités (du moins les besoins matériels).

… et non pas vivre pour travailler

      Cette dernière équation, très simple, exprime également le travail n’est qu’un moyen pour satisfaire les besoins et non une fin en soi. Ce qui n’empêche nullement, au contraire, qu’il puisse contribuer à un accomplissement personnel.

La fin du plein emploi

      Ceux qui ont la chance d’avoir un emploi pensent parfois que si d’autres n’en n’ont pas, c’est parce qu’ils le veulent bien. Et, s’il y en a sans doute dans ce cas (après tout, est-ce vraiment répréhensible?), la très grande majorité de chômeurs voudraient réellement travailler.

      Se retrouver sans emploi peut arriver à tout le monde, et les chances deviennent grandes de passer par là au moins une fois dans sa vie. Le chômage, qui était conjoncturel et donc temporaire, est en effet devenu structurel : il est, et sera de plus en plus, lié à l’introduction de nouvelles technologies réductrices d’emploi. Et quand, dans un monument de bêtises (“Le Défi Mondial”)  destiné à prouver que l’informatique va résoudre tous nos problèmes, Jean-Jacques Servan-Schreiber explique que l’introduction de robots chez Toyota a permis, grâce aux gains de productivité, d’y augmenter l’emploi, il oublie de préciser que si l’emploi a effectivement augmenté, c’est parce que ces gains de productivité ont rendu la production de Toyota plus compétitive, provoquant ainsi une augmentation de la production et de là de l’emploi, au détriment bien sûr d’autres constructeurs. Cette théorie repose donc implicitement sur un postulat totalement faux, à savoir que les besoins et les ressources sont illimités. Les ressources à notre disposition (matières premières et en particulier l’énergie) sont précisément limitées, et donc la solution au problème d’emploi ne peut pas être cette fuite en avant qui préconiserait le retour à une croissance forte. Et même si la croissance revenait, ce serait une croissance de l’activité économique mais pas de l’emploi. En effet, libérant de nouvelles possibilités d’investissement, elle accélérerait l’introduction de nouvelles technologies réductrices d’emploi. Accessoirement, cette croissance signifierait par la même occasion une croissance de notre exploitation des ⅔ de l’humanité.

un peu d’imagination!

      Il s’agit donc, le plus tôt possible, de se rendre à l’évidence et d’accepter de partager le travail disponible. C’est l’intérêt de chacun, y compris de ceux qui travaillent. D’abord pour éviter de se retrouver soi-même chômeur, ensuite parce que si la charge de travail est mieux répartie, les loisirs le sont également et puis surtout, a-t-on le droit d’être insensible à l’injustice flagrante dont souffrent ceux qui sont privés de travail et trop souvent conduits au désespoir ?

Nous sommes tous concernés par ce vrai partage du travail :  il suffit d’arrêter, individuellement d’abord, de soutenir des luttes catégorielles et égoïstes visant à augmenter son propre confort, et au  contraire revendiquer une diminution significative du temps de travail, avec perte de salaire, liée à un meilleur partage de l’emploi.

Les cadres surtout prétendent ne pas pouvoir diminuer leur temps de travail. Et pourtant, il n’y a aucune raison objective pour qu’un emploi ne puisse se partager; supposons un instant que le volume de travail double : il faudrait bien alors restructurer et dédoubler le poste. De la même façon, il existe de nombreuses possibilités de dédoubler un poste existant : selon le type de tâches, selon une répartition géographique, ou bien encore en faisant le même travail mais à des moments différents. Le travail a beaucoup plus de souplesse qu’on ne croit, il suffit d’un peu d’imagination.

Le droit au non-travail

      De l’imagination, il en faudra aussi pour utiliser le temps devenu libre. Ce temps peut entre autres servir à faire soi-même certains travaux qu’on aurait dû autrement, par manque de temps, faire exécuter par d’autres et donc payer. Cette diminution du temps de travail est donc une chance et non une fatalité, pour peu que nous fassions l’effort de nous adapter; une chance puisqu’on retrouve ainsi d’autres possibilités d’épanouissement personnel. Pour autant que toute envie de création ou de contact n’est pas été déjà été malmenée par une existence jusque-là vouée au travail. Et il est incontestable que si l’on veut que ce temps libéré profite à tous, certaines structures de type atelier de quartier doivent absolument être mises en place.

      Même si l’idée est encore peu répandue, la société est à présent en mesure d’accepter qu’une partie importante de la population ne travaille pas. Non seulement la production, dans nos pays en tout cas, dépasse la demande, mais on est même obligé de produire des choses inutiles (par exemple des armes). Il serait plus simple d’admettre qu’on peut se permettre de travailler moins. Dans “le Droit à la Paresse”, au début de ce siècle, Paul Lafargue affirmait déjà : “Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture…”

Michel Vassart, Champ Libre, 1984

Last updated on March 2, 2023

2 réflexions sur « 40 n’est pas un nombre d’or ! »

    1. Un des « problèmes » est qu’il existe déjà et plafonne à 10% dans le meilleur des cas. Quant aux milliers de mouvements militant en faveur des objectifs que tu cites (recensement « en cours »…), on peut se demander si le plus utile n’est pas de favoriser leurs « convergences » ?

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