« Artistes & Activistes : même combat ? »
L’art et l’activisme peuvent-ils être complémentaires ? C’était le thème d’une soirée de débat organisée à La Monnaie autour de « Cassandra », le nouvel opéra de Bernard Foccroulle. Avec la participation de l’ « artiviste » Chantal Latour, de Martha Balthazar (dramaturge et écrivaine), Michiel Vandevelde (chorégraphe), Sandrine Mairesse (soprano – Youth for Climate), Wouter Mouton et Sébastien Hendrickx (Extinction Rebellion) – voir le post LinkedIn de La Monnaie avec les photos officielles

Voici quelques réflexions personnelles suscitées par les différentes interventions :
Sur les COP (Climat)
« On » continue à parler des COP, et en particulier de la COP 21 comme si cela avait constitué une avancée majeure, voire réglé tous les problèmes liés au climat… Etonnant… Il aurait été plus inspirant de relire ce qu’en disait Bruno Latour dans une fiction publiée dans l’Obs – voir aussi mon article Où atterrir ?
La COP 28 (Dubai, novembre 2023) méritera un article entier. En attendant, voici ce qu’en dit Wikipedia : «Elle sera présidée par Sultan Al Jaber, ministre de l’Industrie émirati et PDG de la compagnie nationale Abu Dhabi National Oil Company, ce qui est très mal interprété. Cette nouvelle scandalise le réseau mondial de plus de 1 900 ONG environnementales Climate Action Network.»
Sur Al Gore
« On » continue à encenser Al Gore, qui est pourtant une personnalité extrêmement « bien intégrée », hyper-technophile, et ne contestant notre système économique en aucune manière, bien au contraire – d’accord, il fut lanceur d’alerte en 2006 avec sa « vérité qui dérange », fort bien fait d’un point de vue « présentation », fort bien documenté et certainement très utile pour « éveiller » plein de gens. C’est quand Engie se met à distribuer le DVD à ses employés qu’il faut sérieusement commencer à s’inquiéter…
Voir pour confirmation l’article « Les ultra-riches ont très tôt développé une “conscience climatique de classe” », entretien avec Edouard Morena, auteur de « Fin du monde et petits fours » (propos recueillis par Sébastien Billard et Rémi Noyon – l’Obs du 9 février 2023) –
Sur le débat
J’étais venu surtout pour écouter Chantal Latour, qui a vécu et travaillé avec Bruno Latour. Etonnamment, elle n’a pas eu beaucoup l’occasion de s’exprimer… (est-ce imaginable que ce soit lié au fait qu’elle est francophone ?)

Lors du débat qui a suivi les différentes interventions, je voudrais surtout mentionner l’excellente intervention de Bernard Foccroulle. En voici le verbatim :
(…) Alors première précision, “Cassandra” a été écrit, il n’a même pas encore été répété. Je pense que ce n’était pas vraiment le sujet de débat, mais Cassandra n’est pas un opéra activiste. Que les choses soient très claires, Cassandra est un opéra sur la tragédie de la non-écoute. Et ça c’est une tragédie contemporaine qui me semble majeure. Et pour l’incarner aujourd’hui nous avons choisi, avec le librettiste et l’équipe, à la fois de donner à voir et entendre la Cassandre mythologique mais aussi une jeune activiste aujourd’hui.
Donc c’est une fiction, et cette fiction nous l’avons effectivement élaborée en dialogue avec de jeunes activistes, mais ça n’est pas un opéra sur le climat, c’est peut-être un opéra qui traite de l’activisme mais qui le traite à travers la question de la tragédie de l’héroïne. Et je pense qu’il ne faut pas mélanger les rôles : l’Opéra, de la monnaie ou l’Opéra de Paris, ne peuvent pas, n’ont pas à être des maisons activistes. C’est le rôle des activistes d’être des activistes, et de participer à l’évolution des consciences (…)
Je suis frappé par la diversité des points de vue, des expériences et cela me semble une chose tout-à -fait capitale. Et je voudrais peut-être terminer par une question. Peut-être une question à Chantal Latour ? Une de mes craintes aujourd’hui, c’est que même l’activisme se retrouve englué dans une société du spectacle. C’est que l’on crée des actions pour faire impression, pour créer des images, pour attirer l’attention, pour tenter dans certains cas de choquer.
Est-ce que aujourd’hui la pensée écologique n’est pas aussi de travailler sur la co-construction ? C’est-à-dire d’emmener des citoyens, des jeunes, des moins jeunes, des personnes venant d’ailleurs, d’autres continents, qui se retrouvent dans nos villes, de les emmener dans des démarches de co-construction créative. Ils peuvent participer aussi d’un dévoilement d’horizon à venir. Parce que si nous nous en restons uniquement sur une dénonciation, comment allons-nous embarquer les millions de personnes, les milliards d’individus qui peuplent la terre aujourd’hui ? Est-ce que notre temps n’a pas besoin d’imaginaire qui soit de nature à emporter l’adhésion ? Et peut-être que Chantal Latour pourrait, par rapport à cela, nous dire quelques mots de ce que, avec Bruno Latour, elle avait réalisé, dans des démarches de co-construction ? Merci beaucoup.
Quel paradoxe : son intervention commence par évoquer la tragédie de la non-écoute; je ne sais pas s’il a été écouté, en tous cas personne n’a répondu à ses questions, pourtant fondamentales…
C’est tellement rare, c’est tellement improbable, c’est tellement miraculeux que c’est peut-être ça la civilisation et la culture. Rencontrer quelqu’un qui écoute (Michel Serres)
Sur les activistes
Enfin, je ferai (un jour) un article distinct sur la personnalisation (utile ? mal nécessaire ?) et la mise en avant de certains activistes, chez qui la mise en scène, la recherche de la lumière et de la proximité des « grands » de ce monde risquent de desservir leur engagement dans la lutte contre le réchauffement climatique – et je ne vise pas nécessairement Jean-Marc Jancovici, Greta Thunberg, Camille Etienne, Hugo Clément ou Raoni… Bien entendu, tout cela appelle des nuances, une analyse plus fine, il y a évidemment beaucoup de points positifs, une envie de départ probablement « vierge de tout narcissisme », une prétendue nécessité de la part des médias et/ou du public d’avoir des « figures » clairement identifiées. Soit, mais je préfère des mouvements plus collectifs. A cet égard, l’émergence récente des « Soulèvements de la terre » constitue un événement marquant, puisqu’ils sont organisés sous forme d’un réseau très souple, et qu’il n’y a pas de « leader » mis en lumière.
NB: la photo de Bernard Foccroulle en exergue de cet article a été prise pendant son intervention, à la Monnaie, le lundi 13 février 2023
Last updated on May 16, 2023
Post-scriptum qui n’a rien à voir, quoique :
Pourquoi le focus reste-t-il tant sur le climat ? Pourquoi la perte de biodiversité est-elle moins médiatique ? Cette question vraiment ouverte me paraît mériter une analyse plus détaillée. Lutter vraiment pour la préservation de la biodiversité est un objectif réaliste, qu’il est directement possible d’atteindre. Des milliers de décisions prises chaque jour à tous les niveaux de pouvoir (y compris individuel) peuvent donner des résultats concrets et immédiats, mais bien sûr cela ne permet pas de se réfugier derrière des « plans » à plus ou moins long terme, que de toutes façons personne ne respecte. On peut donc comprendre pourquoi les décideurs préfèrent la lutte contre le réchauffement, mais les activistes ? Au delà de l’impact direct sur l’ensemble du vivant (espèces végétales, animales et surtout les peuples directement concernés), la préservation de la biodiversité a en outre des effets induits considérables sur le climat. Tout cela rend cette situation d’autant plus incompréhensible (ou trop tristement explicable, c’est selon…)